jeudi 13 avril 2017

Virginia Woolf



Lettre de Virginia Woolf à Molly Mac Carthy.

[mars 1912]

Ma chère Molly,


J’avais commencé une lettre qui t’était destinée, puis je suis allée me coucher, et finalement je ne l’ai jamais envoyée. Je n’avais rien d’autre à te dire qu’à te remercier d’avoir écrit — et puis aussi pour les conseils et le reste.

Loin de moi l’idée de te faire croire que je suis contre le mariage. Ce n’est pas le cas, même si le sentiment d’extrême sécurité et de sérieux des jeunes couples m’épouvante quelque peu ; d’un autre côté, la mélancolie excentrique des vieilles filles a sur moi le même effet. Je suis partie dans la vie avec un idéal du mariage démentiel et absurde, et puis ce que j’ai pu voir de beaucoup de couples autour de moi m’a dégoûtée, et j’ai pensé que je demandais sans doute l’impossible. Mais ceci aussi m’a passé. Tout ce que je demande maintenant, c’est de trouver quelqu’un qui m’enfièvre — celui-là, je l’épouserai !

Notre société a toujours commis l’erreur, me semble t-il, de se montrer trop timide, trop timorée, alors que moi je me sens si bizarrement enfiévrée, si exigeante, si difficile à vivre, excessive, changeante, tantôt d’un avis, tantôt d’un autre. Mais au fond de moi, je m’attends toujours, quand le moment vient, à passer le cap de toutes les crises et à me retrouver quelque part sur la terre ferme.

Je ne me fais pas de souci pour W[oolf], même si j’ai pu laisser penser le contraire. Il doit de toute façon prolonger son séjour, peut-être même rester en Angleterre, je me sens donc déchargé de toute responsabilité.

Non, je n’ai pas l’intention de me laisser porter vers une alliance exsangue avec Lytton — même si, d’une certaine manière, en tant qu’ami, voire amie, il est parfait.

J’ai vu Desmond l’autre jour qui m’a dit que tu étais partie pour le Devon. Ceci prouve beaucoup de détermination de ta part. J’aimerais bien que tu m’écrives — si tu n’as rien contre les lettres — pour me raconter ce que tu fais.

Je viens de passer deux semaines étranges au lit, en compagnie de vieilles dames fanées, qui auraient pu tout aussi bien être des herbes au fond d’une rivière, tant elles étaient calmes, détachées de tout et pourtant bien vivantes. Je mène en ce moment la vie d’une semi-invalide — pas déplaisante d’ailleurs, quand il fait beau. Que tout cela fait vieux ! J’aimerais tant que nous allions passer la journée ensemble, à Richmond ou ailleurs : nous pourrions nous asseoir quelques heures auprès d’un massif et avaler un énorme repas.

Quoi que je décide de faire, je t’en prie, reste mon amie.

Affect’ à toi,

V.S.







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